Un massacre près de St. Augustine, une flotte française à Yorktown et 460 ans de liens entre la France et la Floride, bien avant le 4 juillet.
Par Francis M. Boyer, B.C.S., avocat dirigeant de Boyer Law Firm, P.L. Il exerce à Jacksonville depuis 2008 et travaille en anglais, en français et en espagnol.
À l’automne 1565, quelques centaines de Français se rendirent sur un banc de sable au sud de l’actuelle St. Augustine. Ils étaient protestants, naufragés à la suite d’un ouragan, sans nourriture et presque sans armes. Le commandant espagnol, Pedro Menéndez de Avilés, leur proposa de leur laisser la vie sauve s’ils renonçaient à leur foi et acceptaient le catholicisme. Ils refusèrent. Il les fit exécuter en deux vagues, environ 245 hommes au total, leurs corps abandonnés dans le sable. Les Espagnols nommèrent l’inlet Matanzas. Le mot signifie « massacres ». Ce nom figure encore aujourd’hui sur la carte, à environ une heure au sud de Jacksonville.
Ce n’est pas l’histoire que la plupart des Américains entendront en 2026.
Le 4 juillet, le pays célébrera les 250 ans de la Déclaration d’indépendance, un anniversaire qui porte un nom officiel : le Semiquincentenaire. La célébration racontera une histoire bien ordonnée, en anglais : treize colonies britanniques, un roi, une révolte, une nouvelle république. Tout cela est vrai. Mais ce n’est pas toute l’histoire.
Les Européens qui ont les premiers combattu et sont morts pour la terre sur laquelle se trouve cette ville n’étaient pas Anglais. Ils étaient Français. Et l’indépendance que nous célébrons en juillet n’a pas été remportée par les Américains seuls. Elle a été remportée grâce à une alliance française qui, moins d’une décennie plus tard, contribuerait à détruire la monarchie française qui l’avait financée.
Fort Caroline a précédé St. Augustine, et bien avant Jamestown
Les Français sont arrivés ici les premiers. En 1562, le navigateur huguenot Jean Ribault entra dans un large fleuve qu’il nomma la rivière de Mai, le cours d’eau que nous appelons aujourd’hui le St. Johns. Deux ans plus tard, son lieutenant, René Goulaine de Laudonnière, revint avec environ 200 colons et construisit un ouvrage de terre triangulaire sur la rive sud, près de l’actuelle Jacksonville. Ils l’appelèrent Fort Caroline, en l’honneur de leur roi, Charles IX.
Prenez un instant pour considérer les dates. Fort Caroline fut établi en 1564. Les Espagnols fondèrent St. Augustine, souvent appelée la plus ancienne ville d’Amérique, en 1565. Les Anglais ne fondèrent Jamestown qu’en 1607. Les premiers établissements européens durables sur cette portion de côte portaient les couleurs françaises, et cela plus de quarante ans avant l’arrivée des Anglais en Virginie.
La colonie connut des difficultés presque dès le début. Les colons souffrirent de la faim et devinrent dépendants des Timucua, qui vivaient déjà ici. Puis l’Espagne remarqua leur présence. Pour Madrid, un fort protestant sur une terre revendiquée par l’Espagne était à la fois un acte de piraterie et d’hérésie. Menéndez fut envoyé pour l’effacer.
L’attaque à l’aube et les tueries qui ont donné leur nom à une côte
Ce qui suivit fut le premier affrontement armé entre deux puissances européennes sur le sol qui deviendrait les États-Unis.
Menéndez établit St. Augustine à environ trente-cinq miles au sud de Fort Caroline. Lorsque Ribault prit la mer pour attaquer les Espagnols, une tempête dispersa et détruisit sa flotte. Menéndez saisit l’occasion. Il fit marcher ses hommes par voie terrestre à travers la même tempête et attaqua le fort faiblement défendu à l’aube du 20 septembre, tuant la plupart de la garnison et épargnant environ cinquante femmes et enfants. Laudonnière s’enfuit dans les bois. Beaucoup d’autres n’y parvinrent pas.
Les survivants naufragés, Ribault parmi eux, furent rejetés plus au sud et se retrouvèrent bloqués par un inlet qu’ils ne pouvaient traverser. Ils se rendirent par groupes. Menéndez posa à chaque groupe la même question au sujet de leur foi, et chaque fois la réponse leur coûta la vie. Le roi Philippe II d’Espagne lut plus tard le rapport et écrivit son approbation au dos : quant à ceux qu’il avait tués, le roi nota qu’il avait bien fait.
Depuis, l’inlet porte le nom de Matanzas. Un petit fort espagnol le garde encore aujourd’hui. Il est désormais un monument national, un discret rappel de pierre que les guerres de religion européennes ont atteint cette côte les premières, et avec violence.
Deux siècles plus tard, la France revient et fait basculer la guerre
Avançons jusqu’en octobre 1781. La Révolution américaine dure depuis six ans, et Washington ne peut pas y mettre fin seul. Ce qui l’a terminée fut une campagne franco-américaine à Yorktown, en Virginie, la dernière grande bataille de la guerre.
Les chiffres sont frappants. Lorsque Washington accula Lord Cornwallis contre la mer, près de la moitié des forces terrestres alliées étaient françaises, sous le commandement du comte de Rochambeau, avec le jeune marquis de Lafayette déjà engagé dans le combat. L’artillerie française pilonna les lignes britanniques. L’infanterie française contribua à prendre d’assaut une redoute clé.
Mais le coup décisif vint du large. Une flotte française commandée par l’amiral de Grasse battit une escadre britannique lors de la bataille de la Chesapeake et bloqua la baie, coupant Cornwallis de tout secours ou de toute échappatoire. Cornwallis capitula le 19 octobre. La plupart des historiens s’accordent à dire que sans les navires français dans la Chesapeake, il n’y aurait pas eu Yorktown, et très probablement pas de fin rapide à la guerre.
Autrement dit, la république américaine fut mise au monde avec l’aide d’un roi de France.
La facture arriva à Paris
Voici la partie que les feux d’artifice ne mentionnent jamais. La France n’a pas aidé gratuitement, et elle ne pouvait pas réellement se permettre ce qu’elle a dépensé. La Couronne consacra bien plus d’un milliard de livres à la cause américaine, dont une grande partie sous forme de prêts négociés à Paris par Benjamin Franklin, s’ajoutant à la dette laissée par la guerre de Sept Ans. En 1788, le service de la dette absorbait environ la moitié des revenus du gouvernement français.
Cette dette contribua à allumer la mèche. La crise financière qu’elle alimenta poussa la France vers la Révolution de 1789 et, peu après, vers la guillotine qui prit la tête de Louis XVI, le monarque même dont l’argent et la marine avaient assuré la liberté américaine.
La France a aidé à créer une république et a perdu sa propre monarchie en retour. Les deux révolutions sont liées, et la corde qui les relie passe par une guerre menée sur le sol américain.
Pourquoi cette histoire nous concerne
Je ne suis pas historien. Je suis avocat en droit international à Jacksonville, certifié spécialiste par The Florida Bar, et depuis 2008, je consacre mes journées à aider des personnes dont la vie s’étend des deux côtés de l’Atlantique. Le fil qui a d’abord relié la France à cette côte ne s’est pas rompu avec la chute de Fort Caroline. Il est toujours là, et je le vois constamment dans les dossiers de mes clients.
Voici à quoi cela ressemble aujourd’hui. Un citoyen français décède en possédant une maison en Floride, et sa famille doit soudain satisfaire aux exigences de deux systèmes juridiques à la fois. Un Américain hérite d’un appartement à Lyon et découvre que c’est le droit français, et non un testament américain, qui détermine qui en devient propriétaire. Un mariage s’étend de part et d’autre de l’océan. Une entreprise aussi. Ce sont de vraies personnes, avec un pied sur chaque rive, et ce sont leurs dossiers qui arrivent sur mon bureau, en français et en anglais.
C’est cette partie que je trouve inspirante. L’histoire de cette côte n’est pas un costume que l’on ressort une fois tous les 250 ans. Elle est vivante. Elle explique pourquoi un cabinet comme le nôtre a pris racine ici, dans un lieu où deux pays se rencontrent depuis plus de quatre cents ans.
Alors célébrez le 250e anniversaire et allumez les feux d’artifice. Dans notre cabinet, la longue amitié entre la France et l’Amérique n’est pas seulement de l’histoire. C’est le travail que nous accomplissons chaque jour.
Questions fréquemment posées par les lecteurs
Comment appelle-t-on le 250e anniversaire des États-Unis ?
Le Semiquincentenaire. Il marque les 250 ans de la signature de la Déclaration d’indépendance, le 4 juillet 1776. L’anniversaire aura donc lieu le 4 juillet 2026.
Qu’était Fort Caroline ?
Fort Caroline était une colonie huguenote française fondée en 1564 sur le fleuve St. Johns, près de l’actuelle Jacksonville, et nommée en l’honneur du roi Charles IX. Les forces espagnoles la détruisirent en 1565. Le site est aujourd’hui préservé sous le nom de Fort Caroline National Memorial.
Les Français se sont-ils vraiment installés en Floride avant les Anglais ?
Oui. Fort Caroline, fondé en 1564, précède de plusieurs décennies la fondation espagnole de St. Augustine en 1565 et la colonie anglaise de Jamestown en 1607.
Quelle a été l’importance de la France dans l’indépendance américaine ?
Elle fut décisive à la fin de la guerre. Les troupes, les navires et l’argent français furent essentiels à la victoire de Yorktown en 1781, qui mit effectivement fin à la guerre. Le coût de cette aide contribua ensuite à pousser la France vers sa propre révolution en 1789.
Où se trouve Matanzas Inlet ?
Matanzas Inlet se trouve juste au sud de St. Augustine, à environ une heure de Jacksonville. Son nom signifie « massacres » en espagnol, en référence à l’exécution des huguenots français en 1565. Le Fort Matanzas National Monument se trouve à proximité.
Boyer Law Firm, P.L. traite des dossiers juridiques internationaux ainsi que des affaires de probate et de succession transfrontalières depuis ses bureaux de Jacksonville, Orlando et Miami, en français, en espagnol et en anglais. Cet article fournit des informations générales et ne constitue pas un conseil juridique.




